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Article du second prix, M. Habib Battah (portrait)Pour vérifier la réalité des élections, visitez votre moukhtar localRien de plus douloureusement facile pour oublier le battage médiatique sur la prétendue marche récente du Liban vers la démocratie, que de voir les responsables du gouvernement faire de leur mieux pour vous décourager de voter. Laissons de côté, pour un instant, l’ardente rhétorique des leaders de l’opposition, la marée du « pouvoir du peuple » qui a récemment noyé les rues de Beyrouth, et les incessants appels de la communauté internationale pour inciter les responsables à rendre des comptes – communauté internationale qui a, pendant des décennies, largement gardé le silence sur le sort du pays. Pour voir la réalité d’un peu plus près, visitez plutôt le bureau de votre moukhtar – le responsable administratif localement élu qui a son mot à dire sur tout, de l’émission des papiers d’identité à l’inscription des électeurs. C’est parmi les moukhtars que vous trouverez les dynamiques politiques libanaises fermement enracinées, telles qu’elles l’étaient il y a fort longtemps, avec de bonnes perspectives de les voir se poursuivre obstinément pour des siècles à venir. Je vote dans le Nord ce dimanche, déterminé depuis des semaines à me rendre aux urnes. J’ai mon autocollant « Independence 2005 » collé sur mon pare-brise, et je faisais parti du million ou presque de protestataires agitant leurs drapeaux, qui ont attiré l’attention du monde entier le 14 mars lorsque, pour la première fois, il semblait plausible d’imaginer un changement au Liban, et peut-être, peut-être seulement, le dépérissement des dynasties politiques et des comportements de type mafieux. Alors que le dernier tour des élections approche, je ne peux m’empêcher de revivre les tumultueux événements de ces derniers mois – le carnage lors de l’attentat qui a coûté la vie à l’ancien premier ministre Rafic Hariri, la tristesse qui a accompagné ses funérailles, les innombrables nuits passées à anticiper anxieusement le prochain attentat à la bombe, et même les concerts et le marathon « de l’unité » qui furent organisés plus tard pour faire oublier à tous leurs différences idéologiques aiguës. Tristement, depuis que tout le monde a l’esprit tourné vers les affaires électorales, ces différences sont amplifiées, et le népotisme est à son comble. J’ai appris cette leçon en me rendant récemment chez mon moukhtar, pour présenter une demande de carte électorale dans l’intention d’aller voter. Je trouvais déjà suffisamment ridicule que la loi libanaise m’oblige à voter dans mon village d’origine, un lieu éloigné que je visite très rarement. Mais cela n’était rien face à la réponse sèche du moukhtar lorsque j’ai voulu faire ma demande de carte électorale : « Je n’ai rien à voir avec les élections cette année », dit-il lorsque mon père et moi arrivâmes dans son petit bureau. « Pourquoi voulez-vous voter ? Personne ne va voter ! Nous n’allons pas voter. Je ne vais pas voter. Il n’y a pas de compétition ! C’est inutile », cracha t’il. Sa diatribe lancée d’un seul jet eut l’effet escompté sur mon père, qui n’était de toute façon pas très excité à l’idée de voter – c’eût été la première fois de sa vie qu’il se rendait aux urnes. C’est alors que j’intervins avec une question : « N’avons-nous pas le droit de voter ? » Imperturbable, le moukhtar continua à farfouiller son bureau. « C’est ma première fois et je veux voter », continuai-je. « Je suis journaliste. » La perspective pour lui de s’exposer à des conséquences négatives sembla fonctionner. Comme s’il avait été ensorcelé, le moukhtar n’opposa plus aucune excuse. Il se mit soudain à courir ça et là, ramassa nos formulaires d’inscription, réclama nos photos passeport, apposa son tampon et signa d’un trait. Assis sur une chaise en vinyle bancale et démodée, je regardais la tornade en action. Je remarquai que derrière son bureau, le moukhtar avait accroché un grand poster de la Mecque, offert par la compagnie aérienne saoudienne, ainsi qu’une ancienne photographie de son grand-père se coiffant d’un foulard. Quelques jours plus tard, je contactai le parlementaire tripolitain Mosbah Al Ahdab, pour lui demander son avis sur la question. Al Ahdab me dit que le moukhtar était probablement allié à l’ex-premier ministre Omar Karamé, qui avait annoncé qu’il boycotterait les élections. En février dernier, Karamé avait démissionné au centre de massives manifestations de rue appelant à la fin de la présence syrienne et au départ du gouvernement d’allégeance syrienne. « Ce qu’il est en train de faire est illégal », déclara Al Ahdab, rival de Karamé, et candidat sur une liste sponsorisée par Saad Hariri, fils de l’ancien premier ministre assassiné. « Une partie des gens ne veulent pas de changement, et ceci n’est pas la démocratie. » Il y a peu de temps, lorsque l’hégémonie syrienne était à son comble, les gens mettaient en vigueur cette obstination en tirant des coups de feu en l’air, poursuivit Al Ahdab. Il semblerait qu’au moins ce temps-là soit révolu. « Ne forcez pas les gens à faire des choses, voilà ce que nous disons », expliqua Al Ahdab. « Si vous pensez que ce qui est en train d’arriver est un scandale, alors vous devriez proposer votre candidature et faire en sorte que les gens votent pour vous. » Cependant, je continuais à m’interroger. Même si elle était sincère, la rhétorique enflammée entendue à Beyrouth durant les semaines de protestation qui suivirent l’assassinat de Hariri pourrait prendre des décennies pour parvenir aux esprits de mon moukhtar, de ses amis, et des milliers – si ce ne sont des dizaines de milliers – de gens comme eux à travers le pays. Les mentalités pourraient-elles changer un jour ? Les gens pourraient-ils un jour être convaincus que voter devrait être considéré comme une décision privée ; ou que, pour un responsable administratif local, arborer sa religion – quelque religion que ce soit – ou racoler grâce à sa lignée familiale n’aide pas à construire une crédibilité publique ? Au moins nous savons que ce n’est pas sa réputation d’efficacité qui a permis au moukhtar de dégoter son poste. Avant de quitter son bureau, j’ai voulu savoir où en était ma demande de carte d’identité, que je lui avais soumis trois ans auparavant. Le moukhtar se pencha, brassant des liasses de papiers dans son tiroir, et conclut que la demande avait été rejetée sur un détail technique, collectant la poussière depuis. Le retard, dit-il nonchalamment, était du au disfonctionnement d’une machine d’empreintes digitales à Beyrouth. Avec un optimisme dérisoire, je décidai de soumettre à nouveau ma demande. Mon père et moi sommes rentrés chez nous, songeant au jour des élections. Habib Battah Article original paru en anglais dans le quotidien anglophone The Daily Star, n° du 18 juin 2005. |
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