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Ils t’ont assassiné, mon frère chéri

ELIAS KHOURY* dans An-Nahar - Mulhaq du 5 juin 2005

Un bruit d’explosion. Quelques minutes plus tard j’ai entendu au téléphone la voix chancelante de douleur de notre vieil ami Mohamad Dakroub qui me révélait la nouvelle de l’exécution sauvage de Samir Kassir. Je me suis précipité dehors, traversant la distance entre la Place Sassine et l’école Zahrat al-Ihsan en quelques secondes pour m’arrêter net devant la voiture détruite. Et là je t’ai vu, mon très cher. Tu embrassais ta mort. Ton visage reposait sur ton avant-bras. Le bleu de ta chemise était troué par les éclats d’une bombe. Ils t’ont assassiné, mon frère, mon très cher. Ta mort… Comment te décrire la mort ? Dirai-je une fleur qui s’épanouit dans une tombe ? L’écrirai-je comme un rêve que nous n’avons pas eu l’occasion de faire ensemble ? Me pencherai-je sur mes larmes pour baigner ta mort avec de l’amour ?
Mon petit frère, le monstre t’a assassiné en fin de compte. Ils t’ont guetté, pourchassé, persécuté, mais tu leur résistais avec ton sourire ironique, avec cette lumière dans tes yeux. Tu résistais avec ta parole, tu vivais avec la parole et l’amour se répandait autour de toi.

Tu étais palestinien, syrien, libanais

Nous nous étions rencontrés pour la première fois chez Farouk Mardam Bey à Paris, tu étais alors palestinien et tu travaillais pour la Revue d’Etudes Palestiniennes, après avoir achevé ta thèse de doctorat sur la guerre du Liban.
Je t’ai ensuite rencontré à Beyrouth, et tu m’avais parlé de ton oncle tué dans le Golan, pendant la guerre d’octobre 73. Tu étais alors syrien.
Au journal An-Nahar, nous avons travaillé toujours ensemble, et là j’ai découvert que tu étais libanais aussi. Tu étais le plus jeune, le plus brillant, le plus beau. Tu étais une fusion des Pays de Cham : de gauche au Liban, du Fatah en Palestine, démocrate en Syrie. Tu étais surtout le magicien des mots, il suffisait que tu touches une feuille de papier pour qu’elle devienne un embrasement de pensées. Tu écrivais en français et en arabe, de al-Yom al-sabe‘ au Monde diplomatique, de l’Orient Express à la première page d’An-Nahar, tu trouvais aussi le temps pour écrire l’Histoire de Beyrouth, pour enseigner à l’université, pour voyager, pour acheter de beaux vêtements, pour être amoureux, pour vivre.
Mon très cher petit frère, comment te parler de toi et tu es l’historien qui a écrit la guerre du Liban, celui qui a raconté l’Histoire de Beyrouth, celui qui a parlé de la Palestine ? Comment m’adresser à toi à la troisième personne, celle de l’absent, alors que tu es présent au cœur du cœur, dans les replis de l’âme ?
En déchargeant tes mots contre la machine de répression qui écrasait les peuples libanais et syrien, tu étais le symbole du soulèvement qui allait éclater. Tu n’avais pas peur, tu recevais les menaces, tu posais la main sur ta joue, puis le sourire s’épanouissait sur ton visage et tu continuais à écrire. Nous avions peur pour toi, mais ton courage nous a trompés. Tu nous as donné à croire que le courage était plus fort que la mort et que seul le mot allait survivre. Nous nous sommes mis à croire à notre jeu. Or tu es allé bien loin, là où ta plume était indice de vérité, où tes éditos étaient l’expression de la vérité que très peu de personnes exprimaient.
Tes écrits faisaient partie de la résistance démocratique en Syrie, ils étaient l’un des indices de l’épreuve tragique que vivaient les Palestiniens, ils constituaient l’appel pour que le Liban surgisse des décombres de la guerre, de la répression et du régime sécuritaire. Quand ils t’ont pourchassé, ils ont accusé ton appartenance palestinienne. Quand ils t’ont menacé, ils ont accusé ton appartenance syrienne. Mais lorsqu’ils t’ont tué, c’était en tant que patriote libanais, en tant que symbole du soulèvement de l’indépendance.

De la lignée des grands hommes de la « Nahda »

Mon petit frère, tu es de la lignée de ces grands hommes de la renaissance arabe (la nahda), ceux qui avaient fait du Liban une terre fertile pour la pensée arabe démocratique et laïque, ceux qui s’étaient battus pour l’indépendance, ceux qui avaient résisté au despotisme. Et voilà que tu rejoins la caravane des martyrs libres. Je te vois aux côtés de Hussein Mroué et de Hassan Hamdane, je te vois embrasser Farajallah Helou, étreindre Abou-Jihad Wazir, raconter à Ghassan Kanafani l’histoire d’un homme assassiné en plein soleil sur la Petite Montagne, afin d’être le prolongement de cet autre homme, assassiné à Hazmieh, pour avoir écrit Des Hommes dans le soleil.
Non, l’élégie ne te sied pas. Les mots, il vaut mieux les garder pour l’action. Tes mots étaient ainsi, blessants et tendres, bruyants et chaleureux, un mélange de rationalisme, de modernité et de magie littéraire. Le mot est une prise de position, nous disais-tu. Et me voilà, assiégé par les mots qui tentent sans succès de te raconter. A l’assassin inconnu et reconnu, je dis qu’il n’a réussi à vaincre le corps fragile que parce qu’il a été vaincu devant l’esprit.
L’assassin, mon petit frère et compagnon, l’assassin voulait faire de ta mort une leçon pour les porteurs de plume mais il ignore que les balles et les meurtres ne peuvent pas briser la plume, que la parole s’enracine dans l’Histoire, qu’elle y a toujours le dernier mot.
Tu as le dernier mot, mon frère, pourquoi te taire alors ? Il suffit que tu te mettes derrière ton bureau, que tu regardes Beyrouth pour écrire. Pourquoi n’as-tu pas écrit vendredi dernier ? Comment allons-nous lire An-Nahar dorénavant sans y retrouver ton nom ? Ton nom qui éclairait l’obscurité de l’encre et ôtait la peur de l’âme.

Un historien qui faisait l’Histoire

Lorsque nous avions donné à notre nouveau mouvement, né dans le brouhaha des préparatifs du soulèvement de l’indépendance, le nom de « Mouvement de la Gauche Démocratique » nous pensions tout particulièrement à toi, gauchiste et démocrate. C’est tout toi : moderne et neuf, laïque et ouvert, Arabe et Libanais. En tombant, tu as baptisé ce nom de ton sang et tu nous as légué une lourde tâche : celle d’être, à notre tour, les héritiers des grands hommes de la nahda, d’être les porteurs de la cause de la liberté et de la démocratie au Liban et partout dans le Proche-Orient.
Mon très cher petit frère, tu es entré dans l’Histoire que tu écrivais. Tu as été un historien qui faisait l’Histoire de son sang, un historien qui ne s’est pas assis au bord du temps en attendant d’écrire, mais qui a écrit en participant à l’Histoire, mourant par la main des criminels qui pensent pouvoir arrêter le mouvement de l’Histoire et le confisquer éternellement.

Les mots fabriqueront leurs nouveaux auteurs

Ils t’ont assassiné parce qu’ils voulaient tuer l’Intifada de l’indépendance, mais ton sang écrit aujourd’hui ce que ta plume avait écrit hier. Après le 14 mars et l’entrée de l’Intifada de l’indépendance dans le labyrinthe de la politique des politiciens, tu as parlé d’une Intifada au sein de l’Intifada. Personne n’a écouté ton encre. Aujourd’hui, tu viens de réécrire le même article avec ton sang, va-t-on lire par le sang ce qu’on a été incapable de lire par l’encre ?
Mon frère, je voudrais dire à ton assassin que le jour est proche, qu’il ne réussira jamais à tuer la liberté ou la parole. Il devra nous tuer tous, et dans ce cas, les mots fabriqueront leurs nouveaux auteurs, la vie fleurira dans les champs, les cimetières se transformeront en portails pour la liberté.
Mon petit frère, va où tu dois aller, en emportant ta beauté, ton amour et tes crayons, mais tu resteras dans nos cœurs et tu fleuriras dans nos yeux, lumière et liberté.

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* Né à Beyrouth en 1948, ELIAS KHOURY est actuellement rédacteur en chef du supplément culturel (Moulhak) du quotidien libanais An-Nahar. Critique littéraire, essayiste et chroniqueur, il est l'auteur de huit romans, traduits dans plusieurs langues. La Porte du Soleil (Actes Sud, 2002 ; Babel, N°586, 2003) a obtenu le plus grand prix littéraire palestinien.